1- Le marquage corporel comme
modélisation culturelle.
2- Les pratiques d’incision comme revendication.
3- Des incisions, scarifications…au corps
comme objet d’art.
1- Le marquage corporel:
Dans toutes les sociétés, apparaît comme incontournable,
une nécessité universelle. L’ornementation du corps est repérable
de tous temps et dans tous les espaces sociaux. Dès
que l’enfant paraît, son corps est décoré, habillé des
signes d’une famille, d’un
groupe, d’une culture.
«
Il faut être peint pour être un homme disait Claude
Levi-Strauss à propos
des Caduveo
du Brésil,
celui qui restait à l’état de nature ne
se distinguait pas
de la brute.» Dans
toutes les sociétés, apparaît comme incontournable,
une nécessité universelle. L’ornementation
du corps est repérable de tous temps et dans tous les
espaces sociaux. Dès que l’enfant paraît,
son corps est décoré, habillé des signes
d’une
famille, d’un groupe, d’une culture abrupte. »
En cela le marquage corporel est une façon d’instaurer
l’ordre culturel en se distinguant de l’animal,
en posant d’emblée les signes de son humanité.
C’est la peau qui sera la surface d’accueil des signes
d’appartenances et l’on n’en finirait pas
de commenter la phrase de Paul
Valéry « la plus
profond, c’est la peau »…simplement en disant,
moins
bien, que la peau n’en finit pas de nous dévoiler,
de trahir notre intimité la plus secrète. La
lecture du livre de France
Borel, « le vêtement
incarné » (Calmann-Lévy, 1992) témoigne
de la multiplicité de ces pratiques de l’Orient à l’Occident
mais au-delà de cette dimension planétaire des
désirs
de métamorphoses du corps, elle montre
combien toutes les zones corporelles sont investies, de la
tête
aux pieds, du crâne aux oreilles en passant
par les dents et que les ajouts ou les soustractions ou le
modelage seront autant de moyens pour structurer et transformer
le corps
en lien avec les exigences culturelles collectives (le corps
en excès ou la scarification
pour augmenter le corps). Enfin, le marquage du corps est lié à l’expression
indélébile de la loi : on marque les exclus pour
les stigmatiser (exemple des bagnards ou des déportés)
2- Les pratiques d’incision comme revendication dans les
sociétés occidentales:
Henri
Pierre Jeudy écrit : « La peau n’est
pas un intermédiaire entre un dedans et un dehors mais
elle est une surface d’auto-inscription, un texte à part
entière. »
La différence à souligner entre une certaine
tradition de marquage des corps et les pratiques d’aujourd’hui
s’appuie sur les analyses de la
modernité et les conceptions avancées sur l’acteur
social: nous passons de manipulations souvent involontaires
dans les sociétés
décrites par France Borel, à des interventions
volontaires, c'est-à-dire au désir
d’un acteur social de faire un exercice d’incarnation
symbolique, le symbole étant envisagé comme une « démultiplication
des significations conduisant à une distanciation du
réel » Paul
Ricoeur. Autrement
dit de la passivité (subir un mode de vie), on passe à
la critique des conditions d’existence et de l’illusion
d’un corps libéré, d’un corps bien-être
véhiculé par les publicités et les médias.
En renouant avec des traditions anciennes, les tatoués
et les piercés disent, à leur façon leur
mépris pour
les corps bien lisses, bien silencieux comme une page blanche
et bien hygiéniques proposés par nos sociétés
marchandes. Bien sûr, le tatouage et les modifications
corporelles n’ont pas la même signification pour
tous les individus.
On a pu remarquer à l’issu des travaux menés
sur ce thème, que ce sont principalement des filles
qui sont concernées par ces pratiques. De fait nos sociétés
exigent de plus en plus de se conformer à des modèles
esthétiques, de séduction, une sorte
de poupéebarbisation généralisée
pour les filles et un lissémusclé pour les garçons.
Dès lors, écrit David
Lebreton « se retourner
contre la peau permet de lutter contre une identité insupportable » et
j’ajouterai inatteignable. La
peau (par le tatouage, le percing, les implants, le burning…)
devient une image fabriquée où peuvent
se lire nos rêves, nos signes d’identité et
une certaine autonomie par rapport aux injonctions à se
conformer en travaillant sur la frontière entre le dedans
et le dehors.
S’inciser volontairement, c’est décider d’être
acteur de son existence, c’est se protéger, c’est
remanier la peau et lui donner du sens.
David Lebreton y voit une prise d’indépendance vis-à-vis
de la famille : on transforme l’héritage corporel. « C’est
aussi ajoute-t-il se faire mal pour avoir moins mal ».
Ces éléments sont extraits
de son livre: « La peau et la trace. Sur les blessures
de soi. » Métaillé 2003.
Se réaliserait ainsi une sorte d’exorcisme de
ces souffrances par le sacrifice. Le rituel s’organise
selon différentes étapes :
l’influence des autres, le lien avec le praticien, le choix
d’un motif ou d’un bijou, le lieu de son
implantation, le rapport à la douleur, aux regards des
autres, au changement après la modification. Concernant
le rapport à la douleur, dans les entretiens
recueillis, beaucoup avouent leur appréhension de la
douleur mais « c’est le prix à payer » pour
avoir ce qu’ils veulent, c’est considéré comme
un défi, une mise à l’épreuve
de leur courage et de leur capacité d’aller au
bout ; Comme l’écrit David Lebreton, « l’individu
est dans une relation de maîtrise avec ce qu’il s’inflige
et ce qu’il
ressent, il sait pouvoir en sortir à tout instant et
ce sentiment désamorce la virulence attachée à la
souffrance. La douleur n’existe plus, paradoxalement
qu’à titre
de sensation ». Certain piercés décrivent
un phénomène de montée d’adrénaline
au moment de la perforation.
Outre le défi lancé à soi-même, percing
et tatouage soulignent le plaisir d’un défi lancé aux
yeux de tous.
De fait, entre le vu et le caché, le privé et
le public, le regard des autres change en fonction de la visibilité du
marquage. Chacun réagira à sa
façon, selon ses valeurs personnelles et se montrera admiratif
ou méprisant ou scandalisé ou indifférent.
Dans les entretiens recueillis par une de nos étudiantes,
Angeline Dusser, la majorité des tatouages est cachée
alors que les percing sont beaucoup plus exhibés.
Plus précisément, l’homme tatoué joue à cache
cache : tantôt il montre, tantôt il cache. Le
percing, pensé comme bijou, se donne à voir (nombril
des jeunes filles).
Le percing perfore la peau et établit une proximité avec
la sexualité.
En résumé, ces pratiques sont autant de façon
de confirmer un processus d’autonomisation d’un
jeune en marquant une étape dans un développement
personnel (virginité/sexualité, jeune fille/femme,
garçon/homme,
enfant/adulte…). Le corps tatoué ou
scarifié ou implanté par le caractère
indélébile
des marques relève de l’ordre symbolique : « L’exhibition
du tatouage est un geste tenu pour sacré, c’est
le mystère d’un code figuré par une représentation
symbolique qui est offert au regard des autres. » La
complexité de
ces pratiques tient au fait qu’elles
traduisent à la fois une expression collective et individuelle.
3- Le corps comme objet d’art:
David Lebreton dans un de ses articles témoigne des performances
de Gina Pane comme : « exemplaire de l’usage délibéré de
la blessure comme un cri, une interrogation extrême » sur
nos comportements et nos imaginaires, nos représentations
du corps, le corps féminin dont l’intégrité est
considérée
comme
intouchable dans nos sociétés. Elle se coupe le
corps avec un rasoir, s’incise le visage…Gina Pane
affiche sa douleur et la sacralise.
Ces performances contemporaines renouent avec des traditions
anciennes et s’attachent aux possibles du corps (Spinoza).
Ces exhibitions du corps sont des exaltation des pouvoirs du
corps en brisant le miroir imposé du social car s’exhiber
ce n’est
plus se lire comme dans un miroir, c’est s’imposer
au regard de l’autre. C’est aussi en se réappropriant
son corps, rompre la frontière entre art et vie quotidienne.
D’autre part, montrer sur le corps l’irruption
du désir, c’est transgresser des interdits et
des tabous, ce à quoi va s’employer le body art
dans les années 60.
Exemple : Orlan,
l’oreille de Van
Gogh.
Le projet de ces artistes est de sauver la société moderne
de son affaiblissement symbolique, se libérer encore
plus des tabous, de l’ordre moral par le corps dernier
refuge, dernier support privilégié. Pour Henri
Pierre Jeudy , dans son livre « Le corps comme
objet d’art » l’art corporel se présente «
comme une pédagogie de la levée des inhibitions
articulée
autour de trois principes :
la dés-inhibition
La sur-visibilité (mise en scène qui démontre)
La sur- conceptualisation à postériori » p.125
(Armand Colin, 1998)
En conclusion, les pratiques de modifications corporelles sont
révélatrices et d’une histoire personnelle
et d’une histoire collective. Etre tatoué ou percé dit
ce dans quoi je me reconnais et ce dans quoi les autres me
reconnaissent. Les modifications corporelles marquent les temps
forts de la
construction identitaire et le corps est l’espace privilégié pour
se dire, et s’affirmer comme un moi souverain.
Un
mémoire sur le thème des écritures du corps
et sur les modifications corporelles
Pour l'Esba par Jonathan Perrot 2006 - Création du site Internet Mickaël
Houdebert www.com-vis.ch